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Archives du vendredi

Chaque vendredi est publiée sur Facebook une archive sur l’histoire de la ville de Vierzon. Jean Foucrier, coup de feu rue des Changes, les fils d'Adrien Thouvenin, la ferme de Dournon... retrouvez ici toute l'histoire de notre ville.

Les armoiries de la ville de Vierzon
Tour droite, tour penchée ?

Dans son histoire, Vierzon a été représentée par deux emblèmes différents.
Dans un premier temps celle de ses seigneurs ; puis, depuis la fin XIVe siècle, celle de la ville.

Si le site de Vierzon préexistait bien aux invasions normandes, les écrits ainsi que les éléments archéologiques sont trop peu nombreux pour réellement pouvoir expliquer le fonctionnement de notre cité à l'époque du Haut Moyen-Âge. Nous pouvons tout juste imaginer un lieu de pouvoir certainement wisigoth sur une rupture de charge entre Cher, Yèvre, et chemins antiques.
Plus connue est la période postérieure, celle d'après les invasions normandes, concomitantes à la création de l'abbaye Saint Pierre de Dèvres. Un seigneur local, Ambran, dote l'abbaye de plusieurs terres agricoles vierzonnaises.
Ces premiers seigneurs, en qui la tradition locale voyait des Normands sédentarisés, sont alors les vassaux du Comte de Blois, Chartres et Chambord.
Il faut attendre le début du XIe siècle pour voir apparaître leur emblème : un écu à damier vert et rouge. La couleur rouge est symbole de vaillance, de courage ; le vert est lui symbole de fidélité à son suzerain.
L'écu de la famille dynastique devient emblème de toute la seigneurie, sans distinction des villes et campagnes, Vierzon, Selles-Saint-Denis, Mennetou, La Ferté Imbault... Mais c'est avant tout une reconnaissance familiale. Arnoul part en croisade en 1142, bannière et écu protecteur en tête. Le roi sait reconnaître les couleurs de ses vassaux. Celui de Vierzon sera récompensé en accordant à ses successeurs le droit de frapper monnaie.
À la fin du XIIIe siècle, la seigneurie se transmet par les filles. Son (sa) propriétaire peut alors en être fort éloigné(e). L'écu vert et rouge n'est plus qu'une partie de l'emblème de son possesseur.

Après tractations financières compliquées et espacées dans le temps, la seigneurie vierzonnaise est définitivement rattachée au domaine royal au mi-temps du XIVe siècle.
C'est là le début de la période communale de la ville. Trois échevins élus par la « major pars » de Vierzon, investis de pouvoirs locaux et d'un budget en conséquence vont dorénavant gérer la ville dans l'intérêt commun.
C'en est fini de l'écu vert et rouge. Place à du neuf. La municipalité va se choisir une nouvelle emblème. Ce sera une tour et elle sera penchée.
Notre vieil (et premier) historien Béchereau (1748) en donne une signification hasardeuse. Pour lui, la tour penchée vient du fait des nombreux bouleversements et destructions que Vierzon a connus dans son histoire, y compris durant la Guerre de Cent Ans. De la même manière il tire du mot latin « eversio (bouleversements) » l'étymologie de Vierzon.
En fait, la tour penchée a une toute autre signification : Si la tour droite est symbole de la féodalité (soumission à un seigneur), la tour penchée est synonyme de l'abandon de soumission à un seigneur.
 
Ces armoiries ont été décrites et figées pour Louis XIV. En 1664, on lui présente la série des Armoiries des Provinces et Villes de France. Celles de Vierzon sont alors définitivement gravées dans le marbre : un écu « à tour chancelante à dextre, maçonnée et crénelée de trois pièces d'argent, à la porte ouverte de sable ». Une tour penchée sur fond bleu, donc. Ce sont les mêmes qui seront reprises par l'armorial d'Hozier, en 1696.
 
Pourtant, lorsque Béchereau dessine la tour penchée, il l'entoure de deux « sauvages » protecteurs.
Il écrit avoir dessiné ces armoiries en prenant modèle sur des dessins existant « porte des ponts, au dessus de la porte de l'escalier de Saint Martin près la Chevrollerie, au puits de la place des bans et au bas d'un vitrail dans l'église Notre Dame ».
Depuis qu'on a découvert l'Amérique en 1492, les « sauvages » d'Amérique du Sud sont devenus phénomènes de curiosité et de mode. Nombreuses sont les villes à avoir incorporé ces sauvages dans leurs armoiries, ainsi que des familles, des corporations… La mode passée, les deux sauvages disparaîtront d'eux-mêmes.
 
Lors de la Renaissance, une notion émerge, celle de « bonne ville » du royaume. Une couronne composée de plusieurs tours chapeaute alors les armoiries de la ville. Cette couronne permet une classification entre les villes. Plus la couronne possède de tours, plus celle-ci est puissante. Les plus puissantes sont déclarées villes royales.
Vierzon a longtemps été éloignée de cette classification. Elle ne connaît cette classification qu'après 1565, alors qu'elle venait d'être visitée par le roi Charles IX en personne. Elle devint alors 3e bonne ville de Berry, après Bourges et Issoudun. Quant au nombre de tours, il passe allègrement de trois (officiellement) à six, selon l'inspiration du dessinateur-graveur...
 
Le XIXe siècle est celui qui voit la tour régulièrement se redresser, en fonction de la méconnaissance ou des envies de leurs auteurs.
Pourtant c'est là un phénomène apparu dès la Renaissance. La tour a été gravée droite sur la cloche du beffroi (1516). Une tour droite également a été gravée sur une couleuvrine de 1522. On peut facilement imaginer là une erreur de graveurs extérieurs à la ville (Lescot à Orléans).
C'est néanmoins aux XIXe et XXe siècles que la tour sera la plus fréquemment redressée, en fonction de l'envie ou de la méconnaissance de son histoire.
 
Le XIXe siècle est celui pour Vierzon de son industrialisation. La ville vit son époque triomphante et on en profite pour redresser la tour.
Il est probable que les redresseurs de tour aient oublié sa signification originelle et voient en elle le beffroi, seule tour médiévale visible par tous. En quoi aurait-il été penché ? Bonne question à laquelle aucune réponse historique n'avait pu être donnée. Une tour dressée était sans doute plus conforme à l'idée que l'on pouvait se faire d'une ville qui connaissait alors une forte croissance démographique.
C'est ainsi que bon nombres d'entrepreneurs locaux ont inséré une tour droite sur le papier de leur correspondance. C'est également le cas pour les différentes communes de Vierzon Ville, Villages, Bourgneuf et Forges qui ont tantôt choisi une tour droite, tantôt une tour penchée, au gré des époques.
Il est tout de même utile de préciser que seul un conseil municipal a le pouvoir de décider des armoiries d'une ville, voire d'en changer pour en créer de nouvelles. Or, depuis le XIVe siècle, aucune réunion d'échevins, aucun conseil municipal n'a délibéré sur ce sujet. La tour vierzonnaise est donc bel et bien penchée depuis maintenant plus de six cents ans...
 
On peut lire :
Béchereau, Mémoires sur Vierzon, manuscrit, 1748. Une version édulcorée a été publiée en 1927. La lecture du manuscrit est plus ardue mais bien plus intéressante.
 
Images : Archives municipales Vierzon

 

L'aiguilan
Pour terminer cette année 2021, partons à la recherche de cette tradition vierzonnaise : l'aiguilan, présent offert aux enfants le 1er janvier.
Un seul auteur en a parlé : Lemaître, en 1835, dans les toutes premières pages de son « Histoire de Vierzon ». Celles-ci sont consacrées à la supposée ancienneté gauloise de notre cité. Il rappelle la vénération que nos ancêtres avaient des vieux chênes, notamment ceux sur lequel poussait le gui. Gui que les druides coupaient avec leur serpe d'or au solstice d'hiver, tradition que l'on a gardé dans l'expression « au gui l'an neuf ».
Ces quelques lignes sont accompagnées d'une note au bas de page : « L'an nouveau ; c'est d'après ce cri de la multitude que les paysans du Berry ont conservé jusqu'à présent l'usage d'appeler éguilan le présent de nouvel an qu'ils donnent aux enfants. »

Ici commence l'enquête. Qu'est ce donc que cet éguilan que l'on donne aux enfants ? Dans les musées des arts populaires et folkloriques ? Rien. Aux archives du Cher ? Rien non plus... Il faut faire appel aux plus fins limiers, passionnés d'histoire du Berry, voire de berrychonneries, voire de vieils parlures d'autrefois, voire de tout cela à la fois.
Première chose à faire, regarder chez les vieux auteurs berrichons s'il n'y a pas une allusion à cette tradition. Hugues Lapaire ? Alphonse Ponroy ? Aucun aiguilan en vue. L'affaire s'annonce compliquée.
Pourquoi ne pas tenter les lexicographes ? À commencer par le Comte Jaubert (voir par ailleurs la chronique du 15 octobre 2021 le concernant). Bingo, il en parle ! « Aiguilan: petit gâteau de forme bizarre que tous les pâtissiers de Vierzon vendent pendant quelques jours aux environs de Noël ».
On avance.

En attendant, c'est un poète et académicien... breton, (eh oui) qui va nous en apprendre un peu plus sur notre tradition. Découvrons un extrait de « Fêtes et coutumes populaires » de Charles Le Goffic en 1911 :
« Place aux petits mendiants de la grande frairie décembrale! Noël est leur fête par excellence. Il y a encore quelques villes de l'Ouest où on les voit rôder de maison en maison, clamant l'Aguilé. Une baguette de saule écorcée aux doigts, ils frappent à l'huis pour demander leur part du festin. De fait, leur besace ne tarde pas à s'emplir, non de croûtes de pain, de reliefs abandonnés, mais de beaux et bons gâteaux de fine farine blutée exprès à leur intention. Cet usage des gâteaux est répandu dans toute la France. Aucune de nos provinces n'en a le monopole. Sous vingt noms différents on les retrouve : dans les apognes de Nevers, les cochenilles de Chartres, les bourrettes de Valognes, les cornabœux du Berry, les cogneux de Lorraine, les cuigns de Bretagne, les aiguilans de Vierzon, les hôlais d'Argentan et les quénioles de la Flandre... »

La spécialité culinaire est donc bien spécifique pour Vierzon. Reste à en connaître les détails.
Le journal la Dépêche du Berry s'intéresse à cette coutume au tournant de l'année 1923. Ce sera là la dernière fois qu'elle sera évoquée. Mais, entre 1911 et le livre de Le Goffic, et 1923 et l'article de la Dépêche, le petit gâteau a changé de nom. D'aiguilan il est devenu « gibacière ». Pourquoi ? Coment ? Aucune idée... L'article, daté du 31 décembre 1923 rappelle « une vieille coutume vierzonnaise » à laquelle les « vieux vierzonnais restent immuablement fidèles ». Déjà cette expression laisse entendre que la tradition se meure, dommage...
On apprend la forme de la pâtisserie : une main aux doigts refermés sauf l'index et le majeur allongés. On apprend également qu'elle fait environ quatre centimètres de côté et est faite en pâte feuilletée « à l'instar de la galette berrichonne ». Ce gâteau ne se vend qu'au jour de l'an et est proposé aux hôtes de passage. Les hôtes de passage seraient-ils les enfants qui vont de maisons en maisons réclamer leur dû ?
Dans le journal du 5 janvier suivant, on apprend qu'il n'y a plus qu'un seul pâtissier – hélas ! – qui perpétue la tradition : Gibault, grande rue, et que le « sympathique serveur du National » en a distribué à ses clients du jour de l'an ».

Enfin, quelques jours plus tard, la Dépêche se fait à nouveau l'écho de la tradition. L'article du 31 décembre a fait réagir un vieux boulanger retraité qui a pris la plume pour expliquer ce qui se faisait « de son temps », c'est-à-dire au siècle précédent. Il explique qu'il s'en vendait « plus de 2000 douzaines » rien que le jour de l'an. Quant à sa forme, notre anonyme vieux boulanger a une explication bien à lui, explication que l'on se transmettait de bouche à oreille de pâtissier depuis des générations.
Un jour un roi fit venir son cuisinier pour lui demander un gâteau inédit à l'occasion du nouvel an. Celui-ci apporta sur la table royale une exquise pâtisserie à la forme bizarre. Le roi, lui demandant des explications montra sa main difforme. C'est là son explication de la forme de l'aiguilan – gibacière vendu alors dans toutes les boulangeries de Vierzon.

Aujourd'hui la tradition est morte. Quand était-elle apparu ? Notre vieil historien Béchereau, en 1750 n'en a pas parlé. Peut-être que l'aiguilan n'existait pas encore. Ou plutôt qu'il n'a pas estimé nécessaire d'en parler. Aujourd'hui cela fait une centaine d'années que la tradition est morte. Peut-être une boulanger s'en emparera pour faire revivre notre « lichounerie » purement vierzonnaise...
 
Images : Archives municipales Vierzon
La reconstitution de l'aiguilan est de Michel Pinglaut, auteur de « j'causons coume Molière », La bouchure, 2018

 

Jean Foucrier
Jean Foucrier est né à Montluçon en 1863. Il devient apprenti typographe à 14 ans. Puis part à Limoges poursuivre sa formation d'imprimeur, en qualité de directeur technique.
 
Imprimeur-militant
Son esprit d'homme de gauche est conquis par Vierzon, sa nouvelle ville d'adoption en 1892. Il y démarre une activité d'imprimeur, au 26 Grande rue (rue Joffre). L'année suivante il se lance dans le journalisme et crée son journal, « La Dépêche du Berry », au début simple feuille recto-verso qui paraît les jeudis et samedis. À sa narration des événements locaux, il rajoute les dépêches nationales et internationales. En 1935 il avouera avoir fait œuvre de militant, s'invitant ainsi dans le débat politique local.
C'est ainsi que La Dépêche soutient la candidature d'Eugène Baudin lors de la législative de 1893. Et son journal sera aux côtés de Jules Louis Breton, scientifique, socialiste, à celle de 1898. Il fait parallèlement la connaissance d'Henri Laudier, conseiller municipal de Vierzon Villages puis un temps sur la liste d'Émile Péraudin à Vierzon Ville. Les deux hommes, après une brouille aussi brève qu'explosive deviennent amis et Foucrier suivra Laudier à Bourges lorsque ce dernier se lancera à la conquête de la mairie.
 
La Dépêche
Entre-temps La Dépêche grandit vite. Elle passe de deux à huit pages en moins de dix ans et à un rythme de trois éditions par semaine. La rédaction s'étoffe. Le journal est alors le reflet de son époque : En 1901 la Dépêche annonce les funérailles de la reine Victoria. En 1909 ce sera la victoire de Blériot et en 1910, avec des photos pleine page, les crues du siècle. En 1912 on apprend le naufrage du Titanic, le jour même de la mort d’Henri Brisson.
Foucrier s'installe à Bourges en 1903 et transfère les bureaux de La Dépêche au 3 place de Berry. Et il crée la même année l' « imprimerie ouvrière » de la rue des arènes qui éditera dorénavant La Dépêche. La clientèle berruyère permet au journal de multiplier son tirage, devenant ainsi le principal journal généraliste du département. De « journal républicain », il devient l'« organe de la démocratie du Cher », organe que l'on peut acheter dans les bureaux de Bourges et Vierzon mais aussi « dans tous les bureaux de poste ».
1913 est pour Vierzon l'année du changement. L’imprimerie de la rue Joffre est vendue. Elle sera reprise par Barbe. Au printemps, La Dépêche s’installe au 23 rue de la République (près de la rue Blanche Baron). C’est là que les vierzonnais apprendront la mort de Jaurès et le début des hostilités le 3 août 1914. C’est là aussi qu’ils apprendront l’armistice du 11 novembre 1918.
 
La Fusion des Quatre Vierzons
Foucrier n'est plus depuis longtemps le principal auteur de la chronique locale et des articles de son journal. Il a pris l'habit de politicien. Il devient conseiller municipal de Bourges sous le municipat Laudier, puis conseiller général, en remplacement de... Laudier devenu sénateur. C'est à ce titre qu'il se voit confier une difficile mission en 1934. Le préfet lui demande d'être le rapporteur de l'enquête publique décidée pour connaître l'avis des vierzonnais sur le projet de réunification des quatre communes de l'agglomération vierzonnaise.
L'enquête publique va durer deux mois durant lesquels une écrasante majorité de vierzonnais vont se prononcer pour la Fusion. Il va rendre un rapport de six pages au préfet dans ce sens, au grand dam de certains élus locaux, notamment à Bourgneuf qui ne veulent pas se voir dissous dans le Grand Vierzon.
 
De La Dépêche au Berry Républicain
Les vierzonnais apprennent rue de la République la fin des hostilités en 1918. C'est également dans La Dépêche qu'est annoncée la mobilisation générale de 1939. La dernière page – sombre – de l'histoire de La Dépêche, Foucrier ne la verra pas. Il est décédé au printemps de cette même année, laissant la destinée du journal à ses successeurs.
Le titre paraîtra sans discontinuer jusqu’au 17 juin 1940. Il ne réapparaîtra que le 10 juillet suivant, alors que les Allemands ont envahit le Cher fait de Vierzon une ville frontière sur la Ligne de Démarcation.
À partir de cette date le journal se fera l’écho servile de la politique de l’Etat Français. Il suivra la politique de la révolution nationale. Enfin la Dépêche perdra son âme relayant la politique antisémite du régime, laissant ses colonnes aux propos de Céline, Doriot ou Déat.
Le journal cesse de paraître le 26 août 1944. Le vent a tourné. Les mouvements FTP et FFI de Résistance ont leurs propres journaux clandestins. Le 7 septembre « le patriote berrichon » est imprimé sur les presses de feue La Dépêche. Les résistants ont investi l’imprimerie, armes à la main, imposant un changement de « style »au sein du journal. Mais le Patriote n’est pas le seul journal à avoir des vues sur la Dépêche. « La Voix de la Résistance » souhaite aussi utiliser ses presses.
C’est un flou artistique d’une semaine qui va débuter rue des arènes et place de Berry. Qui possède le titre ? Marcel Plaisant, président du Comité Départemental de Libération, règle le problème, créant « Le Berry Républicain » organe centralisateur de tous les mouvements de résistance. Le premier numéro sort le 16 septembre...
 
Images : Archives municipales Vierzon

 

Coup de feu rue des Changes
Il est une série d'archives indispensable pour une bonne connaissance de la vie quotidienne de nos ancêtres vierzonnais des siècles précédents. Il s'agit des archives judiciaires ; en l'occurrence les archives du tribunal du bailliage de Vierzon. Le tribunal existe depuis la toute fin du XVe siècle, hissé au rang de bailliage royal par François Ier après sa visite dans notre ville en 1521. Les affaires traitées par ce tribunal sont aujourd'hui consultables aux archives départementales du Cher et sont le reflet de leur époque.
 
Nous sommes le 22 juillet 1707. Ce jour-là, Nicolas Boullier, commissaire du roi au bailliage de Vierzon, est bien embarrassé avec son nouveau prisonnier « accusé d’assassinat et autres crimes ». Il faut dire que l’homme n’est pas n’importe qui.
Il s’agit de François de Bonnault, écuyer, sieur de Méry. La famille de Bonnault, bien qu’ayant perdu tout son faste et une partie de ses titres de noblesse, n’en est pas moins la descendante de l’ancienne famille de Ruilly. Rappelons que deux frères Ruilly, Jean et Guillaume, sont devenus conseillers du duc Jean de Berry en son palais de Bourges, vers 1400 (voir l'archive du vendredi 16 avril 2021).
François de Bonnault est accusé d’avoir tiré, la veille 21 juillet 1707, sur Clément Lauverjat, dans la rue des changes. La quête de la vérité passe par l’interrogatoire du premier témoin et ami du sieur de Bonnault, Charles Desambruns. Il raconte un ancienne querelle entre les deux hommes et tente ainsi de minimiser les faits qui sont reprochés à son ami.
 
Premier acte
Il y a quinze jours, raconte-t-il, Charles et l’accusé sont allés au « logis de la Croix Blanche. » Là, le sieur « Lauverjat de Saint Martin se serait mis avec eux et après avoir bu ensembles ils auraient eu quelques différends qui se seraient pourtant passés par la prudence, sans aucune voie de fait. » Pourtant, retournant à Méry, « ils ont été bien surpris que dans le chemin à heure nocturne se trouvait le sieur Lauverjat avec deux pistolets et une épée. » Se jetant sur Lauverjat, Charles lui ôte un fusil et l’épée, « dont ne pensant à rien, il lui mis la pointe dans le corps. »
Quant à hier, poursuit le témoin, alors que François et Charles étaient ensembles, ils se trouvèrent devant le sieur Lauverjat accompagné du sieur Rossignol. « Après quelques paroles il arriva un tumulte où il y avait plusieurs habitants qui voulaient se jeter sur eux. Il aperçut le sieur de Bonnault qui voulant se tirer d’affaire tira un coup de fusil. »
Pour la défense, Lauverjat est donc « l’agresseur, assisté du sieur Rossignol qui est habitué de se prendre de vin et de faire des émeutes. »
La version de Lauverjat est bien différente. Il déclare avoir reçu hier un coup de fusil alors qu’il sortait de chez la veuve Dedieu avec Rossignol, receveur du grenier à sel. En entendant des bruits de lutte ils décident d’entrer chez Jeanne Lauverjat rue des bans (en haut de la rue Maréchal Joffre) pour attendre que cela se passe. En ressortant il voit Bonnault et Desambruns chacun avec un fusil dans la main. Les noms d’oiseau volent. C’est en tournant dans la rue des changes pour rentrer chez lui qu’il « fut tiré d’un coup de fusil ou de pistolet dont il tomba par terre hors de connaissance et n’a point vu qui l’avait tiré que par la voix publique qui a dit que c’était le jeune de Bonnault. »
 
Vengeance ou acharnement ?
Munis de ces deux témoignages, le bailli va voir de Bonnault en prison. La discussion porte rapidement sur les Lauverjat. On y apprend que le différend entre Bonnault et les Lauverjat date d’il y a sept ans. « Il ajoute qu’il y a sept ou huit ans qu’il donna un coup de fusil au sieur Philippe Lauverjat de Saint Martin dans la rue à Vierzon. Après quoi il laissa tomber son fusil qui n’est pas celui-ci. » Des causes de la querelle nous ne saurons rien mais Philippe en est mort. On peut expliquer une certaine animosité par la dernière question qui est posée à Bonnault : « Interrogé s’il a purgé ce crime, a dit que non mais qu’il a demandé sa grâce au Chancelier. »
« Demander grâce au Chancelier »... N’oublions pas que sous l’Ancien Régime, le roi est le maître de la justice. Rappelons nous saint Louis sous son chêne. Chaque sujet, quel que soit son rang et quel que soit le crime commis pouvait en appeler à la justice royale pour traiter son affaire. Une sorte d'appel ultime. C’est ce que l’on appelle les requêtes. Et contrairement aux idées reçues, le roi pouvait être magnanime. C’est comme cela qu’un certain François Villon a évité la pendaison…
 
Images : Archives municipales Vierzon

 

Avaricum – Vierzon ?
Si on en croit Astérix, Gergovie, une victoire gauloise, ça, on sait où c'est. Mais Alésia lieu de défaite, on a oublié.
Quant à Avaricum, capitale des Bituriges « rois du monde » comme ils se dénomment eux-mêmes, où peut-elle bien se situer ?
 
François Michel de Chevrier
Est-ce Bourges ? Est-ce Vierzon ? C'est là une question que se pose François Michel de Chevrier, chambrier (trésorier) de l'abbaye Saint Pierre de Vierzon. Il écrit en 1544 un court texte où il démontre que Vierzon est l'Avaricum de César.
Dans ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules », le général-tyran romain parle de la cité des Bituriges qui est protégée sur trois côtés par une rivière, un marais et un « murus gallicus » mur gaulois et rempart de la ville. Ni une ni deux, Chevrier voit Vierzon dans cette description : le marais est la forêt d'Yèvre qui effectivement avait tout du madrigal jusqu'au Moyen-Âge, mis en plantation par les moines lors des grands défrichements du 13e siècle. La rivière est l'Yèvre et le mur gaulois est quelque part en forêt d'Yèvre, le traversant de part en part, jusqu'au Cher. La cité gauloise d'Avaricum se situe donc quelque part dans le Bois d'Yèvre, côté rue des ponts.
La thèse de Chevrier a très certainement dû faire grand bruit à l'époque pour arriver, vingt ans plus tard, aux oreilles de Nicolas de Nicolays « géographe ordinaire du roi Charles IX». En 1567 il publie sa « Description du Pays et Duché de Berry » reprenant in extenso le texte de Chevrier. Et c'est toujours grâce à Nicolays que la thèse de Chevrier nous est connue, le texte originel ayant disparu depuis longtemps.
 
Les géographes antiques
Avant que Nicolays ne publie la thèse de Chevrier, la localisation d'Avaricum ne souffrait aucune polémique. Hormis César, Strabon et Tite Live sont les deux autres auteurs à avoir parlé d'Avaricum ; les géographes également. L'itinéraire d'Antonin la place bien où se trouve Bourges aujourd'hui. La table de Peutinger également, à l'intersection du chemin d'Argentomagus. (La table de Peutinger, carte romaine dont une copie a été retrouvée au XIIe siècle, a été publiée au début du XVIe siècle par Konrad Peutinger).
Dans les textes, Claverius est le premier à accoler les termes Avaricum et Bourges dans sa Description des mondes, vers 380, à la fin de l'Empire.
Et tout le monde d'être d'accord sur cette logique. Après tout, pourquoi les Romains n'auraient-ils pas donné le titre de capitale de province à Bourges au vu des vestiges gallo-romains et au vu des attributs impériaux dont la cathédrale est le plus puissant vestige encore debout ? Nos historiens locaux ont tous repris cette localisation, La Thaumassière en tête suivi de Catherinot, Buhot de Kersers, ou Toulgoët pour les vierzonnais.
 
La polémique
À partir du texte de Chevrier, quelques auteurs vont s'engouffrer dans la brèche. On peut citer par exemple Joseph de l'Escale plus connu sous le nom de Scaliger. Mais ce dernier ne traduit pas César. Il apporte ses commentaires aux Commentaires de César et explique, en 1570 environ, que Avaricum est Viaron en Berry. Viaron est une version dénaturée de Virsio (Vierzon) qui n'a été utilisée que chez deux ou trois auteurs – qui n'ont jamais mis les pieds en Berry – aux XVIe et XVIIe siècles.
Notons pour la petite histoire que le père de Joseph Scaliger se prénommait Jules César et que Scaliger est devenu un spécialiste du dernier tyran de Rome pour rendre hommage à son père.
Quel lien doit on faire entre Scaliger et Chevrier ? Le premier a t-il connu le second ? Il peut tout de même sembler évident que l'écrit de Chevrier n'était pas inconnu de Scaliger.
Un autre auteur, un Allemand et non des moindres prend part à la controverse. Il s'agit de Sincerius, autrement dit Zinzerling, un des Pères de la géographie allemande qui encore de nos jours est très supérieure à la géographie des autres pays européens. Il prend le contre-pied complet de Scaliger. Il écrit en 1602 ce court texte dans Itinerarium Galliae :
« Ceux qui croient qu'Avaricum peut être l'actuelle place forte de Vierzon, confondent avec celle que décrit César dans les Commentaires. »
Un siècle plus tard Avaricum ne semble plus avoir la bougeotte. La Thaumassière va traiter de fou ceux qui penchent pour Vierzon. Lui-même est certes berruyer mais ce n'est que le reflet de la polémique qui est alors retombée, chacun s'accordant, depuis Zinzerling, sur le fait que Vierzon est un des vingt villages brûlés par Vercingétorix pour empêcher le ravitaillement des légions romaines.
 
Joseph Sabourin
Industriel au Briou, Joseph Sabourin est un passionné d'Avaricum. Il en avait même le surnom. Dans les années 1940 et 1950 on trouvait fortuitement des restes de tuiles ou poteries dans le bois d'Yèvre. Surtout, une tranchée a été faite vers l'ancienne usine à gaz de Vierzon en 1950. Dans les profondeurs on a trouvé une enchevêtrement régulier de troncs d'arbres. Ça y est, la découverte ultime est faite : il s'agit des restes du murus gallicus que César a investi pour la prise d'Avaricum.
Le doute n'est plus permis. Avaricum est bien Vierzon. Alors que Bourges s'apprête à commémorer le bimillénaire de la prise d'Avaricum (1952), Sabourin s'insurge et écrit un long article dans le Berry Républicain, véritable pamphlet contre le chef lieu du département.
Malheureusement pour lui, le Berry est lu, y compris par des universitaires qui rappellent que l'histoire est une science…
Bref le murus gallicus n'est pas le rempart d'Avaricum. Si la localisation est bien favorable (entre Yèvre et Cher), son utilité est autre. Il s'agit effectivement d'un simple gué romain, qui ne sert qu'au cheminement d'une rive à l'autre. Il permet tout juste de traverser le marécage à pieds secs.
 
Avaric – Avaricum
En fait, si la question passionne encore tant certains de nos contemporains, c'est bien à cause d'Avaric et non pas d'Avaricum. Avaricum est le nom romanisé de la capitale des bituriges. Avant sa romanité, Avaricum s'appelait Avaric. La présence de très nombreux vestiges gallo-romains à Bourges comme le forum sous la préfecture par exemple, prouvent la romanité de Bourges.
Par contre, de la ville gauloise antérieure, nous n'avons aucun vestige. Il faudrait très certainement envisager des fouilles sous le forum pour tenter de trouver les strates inférieures, fouilles jusqu'ici jamais entreprises.
C'est pourquoi toutes les extrapolations sont possibles. Comme les plus farfelues qui apparaissent encore de temps à autres à Bourges comme à Vierzon, au gré de la presse locale…
 
Conflit religieux
Chevrier écrit ce pamphlet sur Avaricum dans les années 1544, à une époque extrêmement précise de la vie religieuse nationale et diocésaine.
Depuis 1516 et le concordat de Bologne, le roi avait obtenu du pape de nommer les abbés. On les appelle alors « abbés commendataires ». La pratique religieuse n'est quelques fois plus un critère pour le roi dans ses choix de nomination.
La puissante abbaye de Bourges Saint Sulpice fustige les autres abbayes de la province. Elles n'auraient plus une pratique religieuse stricte. Sont visées les abbayes majeures telles Déols, Massay, Vierzon, Noirlac…
Pourtant à l'abbaye Saint Pierre de Vierzon, son abbé est un dénommé Decombaret. Contrairement à la réputation des commendataires et de ce que peut sous-entendre Saint Sulpice, Decombaret est un abbé très religieux, qui s'évertue au contraire à agrandir le prestige de son abbaye en même temps que son temporel. Et du temps de Decombaret, le chambrier de l'abbaye est un certain… Chevrier. Retour à l'envoyeur. Mettre Avaricum à Vierzon c'est rabaisser Bourges. Rabaisser Bourges, c'est une manière de rabaisser Saint Sulpice...
 
On peut lire :
César, La guerre des Gaules, traduction de M Rat
Nicolay, Description du païs et duché de Berry, 1567, sur BNF Gallica
Leclerc, La controverse Avaricum, 2014
 
Images : Westpoint academy, Archives municipales Vierzon

 

Les fils d'Adrien Thouvenin
Thouvenin. Un nom de famille indissociable de la verrerie vierzonnaise. Ce n’est pourtant pas eux qui fondent la première verrerie à Vierzon en 1860, mais bien les sieurs Richer et Rossignol, dans un ancien hôtel de la Croix Blanche, angle avec la rue Pierre Debournou.
Nous sommes alors sur la commune de Vierzon-Ville. Ce n’est qu’en 1875 que Guenivet, alors propriétaire accroît sa production et installe une deuxième unité avec de nouveaux fours aux forges, entre le canal de Berry et la ligne de chemin de fer, derrière la bassin des forges.. L »avantage est double : Les matières premières arrivaient par le canal (sables, houille…) et les produits finis repartaient par le chemin de fer vers une clientèle française des hôtels de stations balnéaires, vers les colonies ou encore vers l’Espagne, via Bordeaux.
En 1887, l'unité des forges est reprise par Paul et Albert Thouvenin qui prennent comme dénomination sociale « les fils d’Adrien Thouvenin ». À l’instar d'un Célestin Gérard fondateur de la Société Française, les frères Thouvenin sont vosgiens. Leur père, Adrien, avait dirigé la verrerie de Wallerystahl, en Moselle. Mais la Moselle est annexée par les Prussiens et intègre la nouvelle Allemagne de Bismark. Et il est hors de question pour Adrien, de travailler pour les Allemands.
 
Thouvenin et compagnie
En 1910, Paul Thouvenin rachète seul l’usine qui devient, en 1921, « Thouvenin et compagnie ». Rachetée un temps par la verrerie de Vannes-le-Châtel, Thouvenin récupère son indépendance au tournant des années 1930. Le manque de modernisation après la Seconde Guerre mondiale et la concurrence entraînent sa fermeture en 1957. Les fours furent démontés et les ateliers détruits. Aujourd’hui les vieux ateliers ont été remplacés par les fonderies Chavy.
Quant aux ouvriers, c’est un travail très pénible qui les attend au sein des ateliers. Travaillant dix heures par jour, certains postes de travail étaient en position semi-couchée.
Nombre des ouvriers de Wallerystahl ont suivi Thouvenin jusqu'à Vierzon. De même que nombre de ceux de Vannes-le-Châtel. Le savoir est le même, la production est similaire, ce qui explique qu'il est difficile aujourd'hui de reconnaître à coup sûr une pièce de telle ou telle verrerie.
Par leur petite taille, les enfants ont aussi été utilisés au sein de l'entreprise. Pour ne pas choquer, la verrerie prend soin de n’embaucher que des enfants de l’assistance, dont bon nombre sont issus des plus dures maisons de correction alentours. Ce sont les gamins de la « chiotte », nom évocateur pour parler des fours. Ils enfournent à longueur de journée dans une chaleur et une puanteur extrêmes. Ils se retrouvent également sous les fours à préparer les grands feux. Ce n’est qu’à la fin du 19ème siècle que les enfants sont un peu mieux considérés. L'opinion publique les plaint ; l'usine veut montrer qu'elle fait des efforts : L’école leur est même payée, deux heures par jour, comme heures de verrier.
 
Les catalogues des productions
La production des frères Thouvenin va dans deux directions. « la gobeleterie », production uniformisée et de grande quantité est destinée à une clientèle de bistrots. Une production plus élaborée est également disponible. Les modèles proposés sont nombreux et finement taillés. Chaque modèle existe en sept tailles différentes, carafes et autres verres à pied, et tout ceux disponibles sont répertoriés dans deux catalogues d'entreprise.
Plus intéressante est la production personnalisée. Réalisés sur commande, certains objets sont uniques par leur gravure. Ils représentent des objets publicitaires personnalisés à l’effigie d’un hôtel par exemple. Ce fut le cas pour des hôtels de Paray-le-Monial, Lourdes ou encore Bayonne.
Enfin, on ne peut pas passer sous silence ces bousillés que d’autres régions appellent perruques. La ville de Vierzon en possède une centaine, essentiellement des lampes à pétrole. Faits sur leur temps de pose avec les reliquats de la production de masse, les ouvriers revendaient ces pièces pour leur propre compte, non sans avoir payé la matière première aux patrons...
 
Images : Archives municipales Vierzon, Musée de Vierzon
 
la ferme de Dournon
Aujourd'hui Dournon peut se résumer à une demeure discrète, isolée, entre hôtels, autoroute et rivière d'Yèvre.
À y regarder de plus près, le flâneur se rendra vite compte que les bâtiments ont une histoire. Ce n'est pas une simple maison d'habitation mais bien une ancienne ferme fortifiée du 17e siècle.
Le nom de Dournon apparaît dès la fondation de l'abbaye bénédictine Saint Pierre de Dèvres, en 843. Malheureusement, si c'est le plus ancien et le plus vaste domaine dépendant de l'abbaye de Vierzon, c'est aussi un des moins bien connus : très peu d'archives sont arrivées jusqu'à nous. Il faut donc entreprendre une recherche dans un large périmètre archivistique pour trouver de rares éléments et reconstituer ainsi son histoire.
 
La terre de Dournon donnée aux moines de Vierzon
Dans la 14e charte du cartulaire de Vierzon, un seigneur local, Ambran, donne aux moines de Dèvres la « terre de Dournon ». Riche cadeau pour les moines : le très vaste domaine est situé sur une plaine alluviale, donc particulièrement fertile. Lorsque le français se sera affirmé, Dournon sera qualifiée de prairie, synonyme de terre au riche revenu, terme toujours usité en 1777 lorsqu'une forge s'installera à proximité (future pointerie).
Une charte de 1096 confirme s'il en était besoin l'activité agricole intense sur ce site par la mention des nombreux journaliers des deux sexes qui y travaillent.
Dans la géographie locale, Dournon est la terre la plus à l'Est de Vierzon. Elle fait frontière entre les justices de Vierzon et Vignoux. Notre vieil historien Béchereau signale la présence, à son époque (1750) d'une grosse pierre servant de borne entre ces deux justices.
Lors des nombreuses crues de l'Yèvre et du Cher des processions à sainte Perpétue, patronne de Vierzon, sont faites le long des rivières d'Yèvre et Cher, jusqu'à la limite de la seigneurie, c'est-à-dire Dournon. On croit en effet qu'elle a le pouvoir d'apaiser les eaux.
Dans un tout autre domaine, les échevins de Vierzon ont autorité sur l'espace public jusqu'à Dournon. Témoin cette décision municipale de 1502 où ils ordonnent le raccomodement du chemin de Bourges : « 17 sous 16 deniers tournois payés pour avoir rassemblé les hommes et charrois qui comblèrent le chemin entre la maison Gallier (porte de la Rivière) et Dournon qui est le grand chemin de Bourges qui était dégasté et par lequel personne ne pouvait passer sans danger ». À plusieurs reprises encore, les échevins de la ville s'occuperont de rafistoler le chemin de Dournon grâce au système de la corvée. À la veille de la Révolution ils s'occuperont du « rapiècement des pavés jusqu'à Dournon ».
 
Dame Anjorrande propriétaire
Dournon va rester dans les mains des moines jusqu'en 1480. À cette date, ils vendent le domaine comme fief à dame Anjorrande, pour la modique somme de 35 écus d'or (400 grammes d'or pur). Les années 1480 sont celles de Louis XI et d'un certain regain économique après le marasme de la Guerre de Cent Ans. Soit les moines avaient suffisamment de revenus autres pour leur permettre de se défaire de cette propriété ; soit, au contraire, ils avaient besoin de cet argent pour la survie de leur abbaye. N'oublions pas qu'ils sont à l'origine de la construction de la deuxième ligne des remparts vierzonnais, ceux englobant l'abbaye justement. Si le roi les a autorisés vers 1450 à inclure leur monastère dans une nouvelle ligne de défense, construire un mur et des portes reste onéreux...
« Dame Anjorrande, veuve Martin Compain dame de Dournon, avoue tenir foi et hommage lige de révérend père en Dieu Guillaume Bottet les terres motte et seigneurie de Dournon. ». En 1480 l'hommage représente la reconnaissance des liens qui unissent dame Anjorrande aux moines de Vierzon, reconnaissance de la fidélité qu'elle leur doit, sous peine de voir repris son bien nouvellement acquis.
 
Le manoir de Dournon
À cette date de 1480 dame Anjorrande n'habitait pas encore sur son domaine. La maison de Dournon était située quartier Notre Dame, actuelle rue Paul Lafargue.
La première mention de la demeure du seigneur de Dournon date de 1566, chez l'historien Chaumeau qui parle du « manoir de Dournon ». Nous sommes donc à l'époque Renaissance. Une étude du bâti de 1993 corrobore les dires de Chaumeau. Les plus anciennes traces de l'actuelle maison de Dournon remontent à la toute fin du 15e siècle, début 16e. L'étude a montré un remaniement complet au 17e siècle.
Le corps de logis est situé à l'Est d'une cour et est flanqué de deux tourelles circulaires à l'Est, d'un pigeonnier et d'un petit édicule carré à l'Ouest. La cour est fermée au Nord par une étable et des communs qui ne datent que du 19e siècle, au temps de sa fonction de ferme.
La succession de dame Anjorrande est mal connue. La propriété passe ensuite entre les mains de la famille Lebègue dans les années 1550. Les Lebègue occuperont des fonctions judiciaires. Outre leur titre de seigneur de Dournon, ils seront tour à tour avocat au Parlement de Berry, garde de la prévôté de Vierzon ou encore avocat du roi au présidial de Bourges.
Le domaine restera dans le sillage de la famille jusque dans les années 1720. Tout au long du 18e siècle il connaîtra de nombreux propriétaires successifs, jusqu'à tomber entre les mains du Comte d'Artois, frère de Louis XVI et futur Charles X.
En 1773 il devient apanagiste de Vierzon et n'a qu'un seul but, faire fructifier son bien. La principale richesse de Vierzon est alors sa forêt. Ses physiocrates lui proposent en 1777 la création d'une « grosse forge » qui permettra d'utiliser le bois comme combustible. Elle ouvre ses portes en 1779 sur le domaine de la Folie, actuel magasin carrefour market des forges.
Dix ans plus tard en 1788 Artois achète Dournon pour la somme de 55 800 livres, le manoir devient un temps maison du maître de forge...
 
Aujourd'hui Dournon, propriété privée se fait discrète. La maison, un temps propriété municipale a bien failli disparaître sous la pelle des bulldozers lors de la création de la zone artisanale Est...
 
Images : Archives municipales Vierzon.
Les photos montrent l'état de la maison en 1993

 

Le gour
Spécificité vierzonnaise que ce mot de gour employé dans cette acception. Dans les pays d'Auvergne c'est un puits consécutif d'une explosion volcanique ; dans notre cité il s'agit d'un trou d'eau de grande profondeur dans le lit de l'Yèvre.
Nos deux rivières, Yèvre et Cher, ont chacune un comportement hydrographique particulier. Au quaternaire le Cher a connu plusieurs changements de son cours dans notre commune, dues aux crues lors de la fonte des neiges des montagnes auvergnates et bourbonnaises. Aujourd'hui le Cher s'est stabilisé, son lit s'est creusé. Les crues ne sont plus aussi spectaculaires que lors des millénaires passés. Mais n'oublions pas qu'elles ont contribué à rendre la plaine du Vieux Domaine fertile et ainsi favorisé l'implantation humaine.
Quant à l'Yèvre, son lit n'a que peu évolué. Il s'est au contraire creusé au fil des millénaires et certains endroits de son lit ont donc formé ces gours, véritables trous d'eau dangereux pour le baigneur. Dans un petit ouvrage sur l'histoire de Vierzon écrit en 1835, Lemaître en parlait encore comme de « la rivière des gouffres ».
 
Saint Sulpice
Nos ancêtres gallo-romains panthéistes ne s'y sont pas trompé qui ont vu dans ces gours un phénomène terrifiant. De terrifiant à maléfique il n'y a qu'un pas, allègrement franchi par les chrétiens du Ve siècle si l'on en croit l'hagiographie de saint Sulpice par Mabillon, en 1670. Sulpice est né à Vatan et est monté sur le trône de l'archevêché de Bourges en 627. Selon Mabillon sa vie est jalonnée de miracles. Dont un à Vierzon.
Dans le Gour de l'Yèvre (du côté de la Porte de la Rivière, séparation entre les rues Armand Brunet et Jules Louis Breton), la profondeur était insondable. Et les démons y étaient établis en permanence. Malheur au pêcheur qui s'y aventurait, il se trouvait entraîné par eux et disparaissait corps et biens dans les eaux. Ayant bruit de la chose, l'évêque se rendit au bord du gouffre, fit mélanger de l'eau du gour avec de l'huile sainte et jeta le mélange dans le gour en disant : « Tel le prophète j'ai apaisé ces eaux et il n'y aura plus ni mort ni maléfice. »
Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Le diable quitta les eaux de l'Yèvre et les pêcheurs peuvent jeter leur ligne sans être inquiétés par les anges déchus.
 
Perlas
Cette légende n'est pas la seule qui entoure le gour de l'Yèvre. Lemaître, ancien soldat de Napoléon, érudit, botaniste, ajoute un supplément manuscrit à son Histoire de Vierzon, en 1836. Il y transcrit une légende qu'une « bonne femme du quartier des ponts » racontait encore dans les années 1780. Auprès de ce gour, les jours de la fête Marie, on entendait sonner les cloches. Ce n'était pas celles de l'église Notre Dame voisine mais le son venait bien du gour lui-même. Les eaux bouillonnaient et les poissons traçaient une croix dans leur course. Perlas, bon nageur, eut la curiosité de voir d'où provenait ce son de cloches. Plongeant profondément, il vit une vaste église. S'approchant du clocher il découvrit de nombreuses cloches. Il remonta sur le bord de l'Yèvre avec la plus petite d'entre elles entre les mains. Ayant repris son souffle, il redescendit et poussa les portes de l'église. Il découvrit une lumière magnifique qui émanaient de lampes d'argent suspendues à la voûte ainsi qu'un vaste autel richement décoré. Il commençait à ramasser pour lui les objets précieux lorsqu'il fut pris de terreur : Une statue de la Bonne Dame le regardait !
Il lâcha tous les objets de culte de ses mains et entreprit plutôt de remonter la statue de la Vierge qui serait mieux dans l'église paroissiale qu'au fond du gour. Une voix sortant de l'église le prévint alors de ne jamais redescendre ou il ne s'en retournerait jamais plus. Perlas se le tint pour dit.
Il plaça la statue de la Vierge dans l'église paroissiale. Mais le lendemain elle n'y était plus. Était elle retournée au fond du gour ? On la retrouva à vingt-six pas du perron de l'église, le long du mur du cimetière. Perlas la replaça dans l'église mais elle fut à nouveau retrouvée le lendemain au même
endroit, sur le mur du cimetière. Alors on bâtit une petite chapelle pour la statue, le long du mur du cimetière. La chapelle et la statue de la Vierge étaient encore visibles à cet endroit lorsque la
« bonne femme du quartier des ponts » racontait son histoire.
Depuis ces temps légendaires, de gours il n'en reste plus. Les multiples travaux urbains les ont comblés ; les travaux du canal et du chemin de fer ont achevé le travail.
Quant au cimetière médiéval entourant l'église paroissiale, il a depuis longtemps été abandonné. La loi sur les concessions au cimetière date de Napoléon. Devenu trop petit, on construisit alors le cimetière central. Nous sommes dans les années 1810 et la statue de la Vierge n'a pas fait le déplacement. Peut-être est-elle retournée au fond de l'Yèvre...
On peut lire :
Lemaître, Histoire de Vierzon supplément manuscrit, 1835-36
 
Images : Archives départementales du Cher, H337 Archives municipales Vierzon